Billet d’où ? – novembre 2025
Univers discursifs et effets de parole.
ou « grands psychanalystes » s’abstenir…
« Grands psychanalystes » s’abstenir (de lire),
parce qu’une fois de plus j’essaie de dire quelque chose du métier de psychanalyste, et une fois de plus je n’irai pas dans des considérations pointues, des fioritures conceptuelles.
Je m’en tiens à du basique, du simple, du point de départ… qui me semble l’essentiel.
Alignez trois mots et vous avez créé – une vérité, un univers, un espace d’existence, une prison, un carcan, un mensonge, un symptôme, une perspective, une poésie – possibilité d’évasion…
C’est avec cette matière-là que nous travaillons.
Et nous sommes censés ne pas nous y perdre ?
Et nous sommes censés même pouvoir en dire quelque chose ?.. et redoubler, ou mettre au carré, en exponentielle, une vérité sur une vérité, une vérité sur un univers, une vérité sur un espace d’existence, etc, etc, etc (…), un univers de vérité, un univers d’univers, etc, un univers de prison, une prison de mensonge, une prison de vérité, etc, etc, etc (…), un mensonge de vérité, un carcan de vérité, un mensonge d’univers, une perspective de vérité, une perspective de mensonge, un mensonge de perspective (…), une poésie – possibilité d’évasion ?..
Ce qui permet de ne pas trop nous y perdre, c’est que cela se joue, cela se parle, entre un humain et un autre. Un humain analyste qui écoute un humain analysant avec l’idée, quoi qu’on en dise classiquement, de lui venir en aide. Une aide spécifique, bien sûr, une aide dans son accès à sa subjectivité, à son désir et à sa joie.
Dans le même temps sont ainsi induits d’autres risques de nous y perdre : les effets des relations possibles entre un humain et un autre. Le cadre et le paiement des séances viennent limiter ces risques-ci.
Psychanalyse = une aide dans le cheminement vers sa subjectivité, son mouvement désirant et la joie, et la possibilité de les vivre dans la rencontre des autres.
Ce n’est pas la définition classique… on s’en fiche ?
Comment une telle aide serait-elle possible ?
Elle passe par un rapport très spécifique, très original à la parole, qui permet de mettre en jeu, parmi tous les effets et fonctions de la parole et des discours, ceux qui sont du côté de l’ouverture de perspective, de la possibilité de remodelage de l’univers discursif.
Entendre les ressorts de la parole plutôt que se laisser bercer par son ronronnement, repérer la trame du discours plutôt que se laisser fasciner par la magnificence du tableau. Ne pas chercher le Graal de la vérité, ne pas s’en tenir aux apparences de sens manifeste, ni même d’un sens latent.
La psychanalyse s’occupe donc de parole, d’une manière spécifique et originale.
Une manière qui en soi est relativement simple ; cependant y accéder est complexe, en décrire ou transmettre la spécificité est complexe, et même parvenir à y rester, à ne pas revenir à un rapport plus commun aux affaires de parole, est complexe.
Plus précisément il y a lieu d’espérer, si nous souhaitons que notre psychanalyste reste un humain vivant, qu’il soit à la fois dans un rapport très particulier à la parole dans sa pratique, et qu’il sache revenir, en-dehors de sa pratique, et parfois dans certains aspects de sa pratique, à un rapport plus commun aux affaires de parole. Allers-retours fréquents, ou double rapport en parallèle ?
Journée de séances et consultations. Immersion successive dans des univers discursifs si différents. Difficile de se convaincre que tous vivent sur la même planète, et même dans les quelques kilomètres carrés de la même ville.
Impressionnante, la singularité de chaque univers, les quelques déterminants de chacun (une formule, un schéma, une structure de phrase qui se répète encore et encore sous des variantes multiples), les quelques éléments qui permettent à chacun de trouver un peu de plaisir ou de sens à sa vie.
À quoi cela tient ! à si peu, et pourtant cela tient. Parfois tient trop fort, toujours les mêmes entraves, parfois tient trop peu, et l’envie disparaît, et le sens se délite.
Après une vingtaine d’années de pratique à présent, l’étonnement reste le même : devant ces discours qui ne bougent pas d’un poil (mais « au moins » la vie continue ?), devant ces autres discours dans lesquels trois poils ont bougé, et des symptômes se lèvent, un mouvement redevient possible, le monde est différent. Au risque de moments d’effondrement, aussi, pour trois poils bougés, ou trois poils secoués par le fracas du réel.
Un leurre et écueil des effets de discours (l’un de ceux qui me semblent les plus dangereux, ou peut-être simplement l’un de ceux auxquels je suis le plus sensible) : dès lors que quelques mots sont alignés, il y a un supposé ou une prétention de sens, de vérité et d’importance. À la fois nécessaires à la construction de croire savoir qui on est et ce qu’est le monde, histoire de parvenir à y évoluer, et entravant l’accès à la subjectivité et au mouvement désirant.
Prétention de sens ou d’importance. Alors qu’au fond, soyons honnête, quelle importance ? Quelle importance que je parle ou ne parle pas ? On s’en fiche, de ce que je peux dire, écrire. Du vent.
Précisément, du vent. Prendre la parole, faire se lever le vent, laisser danser les vents.
Parce que l’immobilité est la mort.
Parce que nous n’avons “que” cela – tout cela –, du vent, nos vents subjectifs, singuliers, à entrecroiser.